“La presse indonésienne: est-elle réellement critique et impartiale?” par Joss Wibisono

Conférence tenue le 12 janvier 2018 lors de la présentation de l’ultime numéro de la revue Le Banian.

De nos jours, la presse indonésienne est libre et jouit de bien plus de liberté que son homologue des Philippines, où les journalistes risquent leur vie dans l’exercice de leur travail. Cependant, on a tendance à oublier que cette situation dure depuis moins de vingt-cinq ans. Auparavant, surtout pendant le régime autoritaire de Suharto, la presse indonésienne était considérée comme l’une des plus censurées et des plus corrompues d’Asie du Sud-Est, voire du monde. Ma génération a accédé à la conscience politique dans les années 1980, quand la presse libre était un luxe que pratiquement personne ne pouvait se permettre. A cette époque, les étudiants indonésiens comme moi devaient recourir aux journaux ou hebdomadaires étrangers pour savoir ce qui se passait réellement dans notre propre pays. La plupart du temps, ils étaient inabordables pour les étudiants, encore fallait-il de la chance à ceux qui avaient accès à la presse étrangère, car bien souvent les articles des journaux étrangers étaient caviardés lorsqu’ils abordaient des sujets sensibles. Ce faisant, le régime non seulement privait le public de l’accès aux informations, mais il s’assurait que les médias nationaux rapportent son activité sans mentionner ce qui avait été censuré dans les articles étrangers.

Pour survivre, les médias nationaux se devaient dêtre créatifs, très créatifs même. Ils écrivaient des articles sur les grands conglomérats détenant des monopoles dans des secteurs importants de l’économie quand ils voulaient parler des enfants de Suharto et de leurs opérations monopolistiques. On pouvait lire aussi des articles sur l’«alternance de dirigeants nationaux», alors qu’en réalité la presse voulait se débarrasser de Suharto. Suharto quant à lui aimait se faire appeler bapak pembangunan ou «père du développement national» pour souligner qu’il fut le premier président à vouloir développer l’Indonésie. Selon le rédacteur en chef Aristides Katoppo, dont le quotidien Sinar Harapan a été interdit en 1986, écrire un article sur la corruption du président était considéré comme un fait de lèse-majesté. Suharto se voyait en effet comme un souverain, comme Bhumibol, le roi de Thaïlande qui jouissait d’un tel statut. Pendant ce temps, Suharto, lui, continuait à museler la presse.

Quatre ans avant d’être chassé du pouvoir, en 1994, Suharto avait réduit au silence trois hebdomadaires: Tempo, Editor et Detik, en raison de leurs articles sur les conflits au sein du gouvernement concernant l’achat d’anciens navires de guerre est-allemands. Le ministère de l’Information avait annulé leurs permis de publication, ce qui en a fait le ministère le plus détesté du régime en déclin de Suharto. Les journalistes de ces trois magazines ont dû travailler pour d’autres médias. Certains se décidèrent à publier des livres, qui n’étaient pas sujets aux même contrôles que la presse. Le ministère de l’Information n’avait en effet aucun contrôle sur les livres. Ceux-ci étaient sous la tutelle du procureur général et, contrairement au ministère de l’Information, le parquet met beaucoup plus de temps à interdire des livres. L’affaire de la semaine dernière, à propos du livre Fire and Fury de Michael Wolff, me rappelle mes collègues journalistes quand, en 1994, ils avaient décidé de publier des livres. Et je n’oublie pas les journalistes qui furent tués pendant la dictature de Suharto en raison de leur position critique. Après tout, on peut dire que le régime de Suharto est marqué par les assassinats. Le président Wahid a finalement aboli le ministère de l’Information, après que le président Habibie eut pratiquement démantelé ce ministère en supprimant le système de permis de publication.

C’est sous la présidence de Wahid que la presse indonésienne a pu enfin jouir de la liberté d’expression sans craindre d’être interdite. Se penchant avec empathie sur les victimes de Suharto, la presse commença à rendre compte de leur sort. Tout d’abord par des reportages sur les femmes d’origine chinoise qui avaient dû endurer viols et autres harcèlements sexuels pendant le chaos qui avait chassé Suharto du pouvoir. Le désarroi national était si grand que le président Wahid proclama le Nouvel An chinois fête nationale. Se ranger du côté des victimes a toujours été le but des reportages de presse. Peut-être est-ce le résultat de trois décennies de contrôle de la presse, lorsque les informations venaient exclusivement du pouvoir. Un jour, un ami journaliste d’un des journaux régionaux de Java central m’a raconté comment son papier sur le barrage de Kedung Ombo avait été censuré à tel point que pratiquement aucun fermier dont la terre avait été confisquée pour les besoins du barrage n’avait été cité dans le reportage. C’était comme si le journaliste n’avait interviewé que les autorités, alors que cela lui avait demandé énormément d’efforts pour interroger ceux dont la terre avait été enlevée au profit du barrage. En conséquence, les victimes de Kedung Ombo ont été déçues par les articles de presse. Ils se sont rendu compte à quel point le régime la contrôlait, si bien qu’à leurs yeux la presse ne valait rien. Rien de surprenant qu’aussitôt la presse libérée du contrôle gouvernementental, elle se soit rangée du côté des victimes. Certains articles abandonnèrent même toute attitude critique lorsqu’il s’agissait de victimes, comme si leur version de l’histoire n’avait pas besoin d’être vérifiée. Ici, j’aimerais poser une question essentielle: en Indonésie la presse libre respecte-t-elle vraiment les deux grands principes de base: être critique et être toujours impartiale?

À mon avis, la censure stricte de la presse par Suharto a produit une presse qui a perdu l’habitude d’être critique et impartiale. Ce qui est, malheureusement, toujours le cas de la presse indonésienne d’aujourd’hui, bien qu’elle soit entièrement libre. Eh bien, cette question d’une presse critique et impartiale est d’autant plus valable aujourd’hui à l’ère d’une presse libre, où tout sujet peut être abordé sans contrôle gouvernemental et sans tabou. La presse est devenue un pouvoir à part entière, capable d’inquiéter tout le monde ou presque. Setya Novanto, le président déchu du parlement, acheta tous les exemplaires de Tempo quand cet hebdomadaire de renom publia pour la première fois un article sur la corruption le concernant. Sans précédent dans l’histoire de la presse indonésienne, cet acte désespéré n’empêche cependant pas les lecteurs d’accéder à Tempo, car les médias sont aujourd’hui accessibles via Internet et d’autres formes de fichiers électroniques.

Je dois admettre que de nos jours la presse indonésienne est d’une diversité complexe. Non seulement en termes de presse écrite ou électronique, mais aussi en termes de médias comme la télévision ou la radio. Sans compter les différents droits de propriété ayant tous différentes allégeances politiques. Cette diversité est sûrement un cauchemar pour un régime encore marqué par la censure de Suharto. Et ces derniers temps, l’Indonésie a également assisté à l’arrivée des canulars ou des fausses nouvelles. Tandis qu’en Amérique Hillary Clinton perd les élections présidentielles à cause des fausses nouvelles, la même chose s’est passée en Indonésie avec Basuki Tjahaja Purnama, dit Ahok, qui a perdu son poste de gouverneur de Jakarta. Mais les fausses nouvelles ne sont pas la seule raison pour laquelle Ahok a perdu. C’était dû également à une presse non professionnelle, une presse qui ne respecte pas vraiment les principes de base du journalisme. En fait, alors que certains journaux ou hebdomadaires étaient critiques envers Ahok, ils n’étaient pas impartiaux. Certains d’entre eux ont ouvertement pris parti pour Anies Baswedan, le rival dAhok, en raison de ses antécédents religieux ou parce que certains des journalistes ont étudié avec lui à l’université Gadjah Mada à Yogyakarta. Un tel parti pris a été la raison pour laquelle l’impartialité a été abandonnée, ce qui ne devrait pas être le cas si la presse indonésienne aspirait a être vraiment libre et professionnelle. Aucun doute n’a été émis par la presse sur la validité des accusations portées contre Ahok. Quand finalement Ahok et Buni Yani, celui qui l’avait accusé d’avoir commis un blasphème, ont été tous deux condamnés à la prison, la presse n’a pas cessé d’être partiale et non critique. Les journalistes ne se sont pas demandé comment les deux verdicts étaient logiquement possibles. Ahok ne devrait-il pas être déclaré innocent si Buni Yani est déclaré coupable et vice versa? Les deux adversaires peuvent-ils être coupables dans le cadre d’une seule affaire? En effet, dans cet exemple, la presse était clairement partielle et non critique.

Ceux qui étaient à l’origine des fausses nouvelles lors des élections au poste de gouverneur à Jakarta sont maintenant en garde à vue, en attente de jugement. Mais qu’en est-il de la presse qui n’a pas été à la fois critique et impartiale lors des élections régionales de l’année dernière? Elle n’est sûrement pas en garde à vue, alors comment devrait-elle être tenue responsable de ses actes?

De toute évidence, une presse libre ne se met pas en place immédiatement après la chute des dictateurs qui l’interdisaient. La presse libre surgira lorsqu’elle réussira à être à la fois critique et impartiale. Ces qualités devraient être soigneusement cultivées et entretenues. L’année prochaine, 2019, sera le plus grand test pour la presse indonésienne. Lors des élections présidentielles et législatives, elle devra prouver si elle mérite d’être qualifiée de presse libre.

Traduction Johanna Lederer

Tinggalkan Balasan

Isikan data di bawah atau klik salah satu ikon untuk log in:

Logo WordPress.com

You are commenting using your WordPress.com account. Logout /  Ubah )

Foto Google+

You are commenting using your Google+ account. Logout /  Ubah )

Gambar Twitter

You are commenting using your Twitter account. Logout /  Ubah )

Foto Facebook

You are commenting using your Facebook account. Logout /  Ubah )

w

Connecting to %s