“Pas de néerlandisation, mais une anglicisation: les langues en Indonésie” par Joss Wibisono

Les indonésiens sont extrêmement susceptibles quand il s’agit de leur territoire, mais n’ont jamais éprouvé le besoin de se battre pour leur propre langue. Néanmoins, le néerlandais n’a jamais réussi à s’imposer dans les anciennes indes néerlandaises.

Une évolution de la langue indonésienne me chiffonne et me met mal à l’aise, il s’agit du mélange avec l’anglais. Au cours des quarante dernières années, de plus en plus de mots et d’expressions anglais ont été introduits, mais on éprouve moins le besoin de les transposer en indonésien. Les personnes que je qualifie d’anglicisées (keminggris en javanais) sont de plus en plus nombreuses. Comme si tous ces emprunts étaient généralement acceptés et compris par tout un chacun.

Pourquoi les Indonésiens font-ils un tel méli-mélo de leur langue et sont-ils à ce point dépourvus de nationalisme linguistique? Pourtant, les Indonésiens ne sont-ils pas réputés pour le nationalisme qui les a délivrés du colonialisme néerlandais? Les réponses à ce genre de questions, on ne les obtient qu’en analysant plus de trois cents ans d’histoire coloniale.

Colonisés par une entreprise

Qui connaît l’histoire de l’Indonésie supposera peut-être que l’indonésien est plus proche du néerlandais que de l’anglais. Les Néerlandais ont quand même régné sur l’archipel trois siècles durant. Alors pourquoi les Indonésiens ne parlent-ils donc plus le néerlandais, tandis que dans le Timor oriental, petit pays voisin, le portugais est toujours utilisé?

Quand on appelait encore «malais» la langue indonésienne, elle cohabitait bien avec les langues locales et le néerlandais. J’ai été élevé par mes grands-parents à Malang, Est de Java, dans les années 60 et 70 du siècle dernier, et je baignais dans trois langues: le néerlandais, le javanais et l’indonésien. Mes grands-parents parlaient néerlandais entre eux car ils avaient fréquenté des écoles néerlandaises, et ils m’apprirent à le parler et à l’écrire. Mes premiers petits mots furent peut-être du néerlandais et non du javanais. Le javanais, je l’ai appris dans la rue, et il me fut ensuite enseigné à l’école, avec l’indonésien. J’ai appris cependant aussi à ne pas mélanger ces langues. Ma grand-mère soulignait que beaucoup de ceux qui parlaient javanais et indonésien ne comprenaient pas du tout le néerlandais.

Plus tard, j’ai appris également à l’école l’anglais et l’allemand, mais les professeurs veillaient à nous éviter que nous mélangions les langues. Le faire était pécher par insuffisance linguistique.

Je suis convaincu que ma maîtrise du néerlandais est une exception. Les gens de ma génération et de celle de mes professeurs ne le parlent guère. Seule la petite communauté des Indos, métis ayant choisi de rester en Indonésie après l’indépendance, l’utilise encore. Je parlais aussi néerlandais avec mes trois camarades de classe indos quand nous étions entre nous. Quand je suis parti en 1980 à l’université de Salatiga, Java central, j’ai pu continuer à le pratiquer avec les Indos et les enseignants néerlandais qui travaillaient là. Mais j’ai déjà remarqué alors que le nombre d’Indonésiens parlant encore le néerlandais diminuait rapidement, tandis que l’usage de l’anglais était précisément en plein essor.

Lorsqu’en 1987 je me suis installé aux Pays-Bas pour travailler au département indonésien de Radio Pays-Bas internationale, je n’ai eu aucune peine à pratiquer le néerlandais. Il m’a suffi de deux semaines de cours chez les chanoinesses de Vught, dans le Brabant-Septentrional. Dans le cadre de mon travail, je n’avais pas à écrire en néerlandais. Je devais seulement être capable de traduire des dépêches du néerlandais en indonésien. Mon expression écrite en néerlandais s’en est trouvée négligée. Si je l’avais aussi appris à l’école, il en aurait sans doute été autrement.

Aux Pays-Bas, je me suis consacré de plus en plus à l’histoire, surtout à ce que nous appelons l’époque néerlandaise (zaman Belanda). J’ai découvert que l’Indonésie est le seul pays où l’on ne parle plus la langue de l’ancien colonisateur. Dans les anciennes colonies britanniques de Malaisie et Singapour, on continue à parler l’anglais et beaucoup d’auteurs locaux écrivent dans cette langue. Aux Philippines aussi, qui furent cédées au XIXe siècle par les Espagnols aux Américains, de nombreux auteurs publient en anglais. Le Timor oriental, à la fin de l’occupation indonésienne, a choisi le portugais comme première langue nationale.

De même, dans les anciennes colonies françaises du Maghreb, l’enseignement supérieur est toujours bilingue: arabe et français. L’auteur marocain Bensalem Himmich écrit ses romans en français et en arabe.

En Indonésie, il n’est plus un seul auteur qui écrive en néerlandais. C’était déjà un peu ce qui se produisait durant l’époque néerlandaise. En néerlandais ne publièrent guère que Raden Adjeng Kartini (1879-1904), Noto Soeroto (1888-1951) et Soewarsih Djojopoespito (1912-1977). Leurs livres furent reconnus aux Pays-Bas aussi comme des œuvres littéraires, mais on peut les considérer comme des accidents de l’histoire.

Je croyais initialement, conformément au fanatisme historique que j’avais apporté d’Indonésie, que le nationalisme indonésien avait évacué tout ce qui évoquait les Néerlandais. Le Soempah Pemoeda (Serment de la jeunesse), prêté en 1928 par les jeunes nationalistes, joua un rôle majeur en la circonstance. Il exhortait à: une terre, une nation et une langue. Mais peu à peu cette conviction disparut qui, à mon avis, est dépourvue de tout fondement historique.

Ainsi je découvris que Soewarsih Djojopoespito publia son roman Buiten het gareel (Au-delà du harnais) en 1940, douze ans après le Serment de la jeunesse. Soewarsih aurait-elle dû l’écrire en indonésien pour rester fidèle à ce serment?

Pourquoi a-t-elle pourtant rédigé son roman nationaliste dans la langue de l’oppresseur? Je me rendis compte alors aussi que mes grands-parents avaient continué de parler néerlandais jusqu’à leur décès. Par conséquent je suis convaincu que le Soempah Pemoeda n’est pas une raison suffisante pour expliquer la disparition du néerlandais en Indonésie.

Au beau milieu de cette recherche, j’ai vu une interview de Benedict Anderson à la télévision néerlandaise. Ce spécialiste réputé du nationalisme relevait que l’Indonésie est la seule colonie à avoir été administrée sans utiliser une langue européenne. Par ailleurs, l’Indonésie avait été colonisée non par un État, mais par une entreprise, la Compagnie néerlandaise des Indes orientales (Vereenigde Oost-Indische Compagnie ou VOC). Cette interview m’ouvrit les yeux.

Pour la VOC, l’optimisation des profits était importante et les charges de la colonie devaient être contenues à un bas niveau. Naturellement, la VOC possédait aussi d’autres moyens pour générer des profits, comme le monopole des épices. Diffuser la langue néerlandaise aurait cependant aussi coûté de l’argent. Il revenait moins cher d’enseigner le malais, embryon de la langue indonésienne, aux proches collaborateurs que le néerlandais à toute la population.

Quand la VOC fit faillite vers 1800, l’État néerlandais prit le relais, mais la politique linguistique de la compagnie fut poursuivie. Les Européens parlaient bien le néerlandais dans la capitale Batavia, et le portugais se trouva relégué derrière le malais en position de seconde langue utilisée, mais l’usage du néerlandais ne fut pas encouragé.

On invoquait comme prétexte le fait que les Indes néerlandaises possédaient déjà dans le malais une langue véhiculaire. Mais c’était aussi le cas au Maghreb, qui avait déjà l’arabe comme langue véhiculaire, alors que les Français y imposèrent bel et bien leur langue.

Dans les colonies françaises, on devait être éduqué comme dans la métropole: c’était la mission civilisatrice. Cela impliquait la diffusion de l’instruction, y compris l’enseignement du français. Paul Leroy-Beaulieu énonça cette idée en 1874. En 1890, Paris inaugura la politique du français deuxième langue véhiculaire dans les colonies. De la sorte, le français eut la possibilité de s’enraciner et demeura la deuxième langue derrière l’arabe, même après l’indépendance. Cela contribuait aussi à relier le Maghreb au monde international. On peut affirmer sans crainte que d’autres puissances coloniales, comme l’Angleterre, l’Espagne et le Portugal, menèrent la même politique.

Au début du XXe siècle, les Pays-Bas constatèrent que le français, l’anglais et l’espagnol étaient devenus langues véhiculaires dans de nombreuses régions. On en fut intrigué et une nouvelle politique fut lancée: la Politique éthique.

En 1914, on mit en place un enseignement en langue néerlandaise à la Hollandsch Inlandsche School (HIS – École hollando-indigène), une école primaire pour les indigènes. Mais cette initiative était trop tardive et elle était équivoque. La HIS était en effet destinée aux enfants de l’élite indigène et le néerlandais demeura là aussi la deuxième langue sans devenir la langue véhiculaire. La part du néerlandais y restait plus réduite que dans l’Europeesche Lagere School (ELS – École primaire européenne), l’école primaire pour enfants d’origine européenne.

L’ELS fut ouverte en 1817 et était complètement néerlandophone. Des enfants non-européens y étaient parfois exceptionnellement admis; toutefois il ne s’agissait pas d’enfants de la société ordinaire, mais d’enfants de personnalités en vue. L’un de ces enfants était Raden Adjeng Kartini, déjà citée. Grâce à l’ELS, cette fille de régent acquit une parfaite connaissance du néerlandais, comme il ressort des lettres qu’elle adressait à des amis des Pays-Bas. Mais Kartini resta une exception, notamment par son talent hors du commun et sa facilité dans l’apprentissage des langues étrangères. Si l’on met à part Kartini et ses sœurs, le néerlandais demeura pour les indigènes une langue élitiste.

L’enseignement néerlandophone dura finalement moins de trente ans, jusqu’à l’occupation japonaise en 1942. À cette époque le néerlandais ne pouvait pas du tout prendre racine. La proclamation de l’indépendance en 1945 constitua le coup fatal pour le néerlandais.

300 millions

La politique linguistique des Pays-Bas ne réussit donc pas, faute d’une vision affirmée, à faire du néerlandais une langue internationale. Moins de 25 millions de personnes parlent aujourd’hui le néerlandais aux Pays-Bas, en Flandre, au Surinam et dans les Caraïbes.

Si l’Indonésie était également devenue néerlandophone, ce nombre serait d’environ 300 millions. La possibilité s’est présentée un jour, mais la mentalité de la Compagnie néerlandaise des Indes orientales y fit obstacle.

En 1939, le professeur d’université Georges-Henri Bousquet brossa dans son livre La Politique musulmane et coloniale des Pays-Bas un sombre tableau des Pays-Bas dans leur plus importante colonie: «Cinquante ans après, le hollandais aurait cessé de jouer un rôle social, quel qu’il soit, dans ce qui pendant plus de trois siècles aurait été territoire néerlandais». Bousquet était encore généreux, car le néerlandais ne jouerait déjà plus guère de rôle dès les années 1970.

Les touristes néerlandais sont déjà heureux quand ils entendent en Indonésie des mots comme handdoek (serviette), asbak (cendrier), schokbreker (amortisseur), mais ce qu’ils ne savent pas, c’est qu’il y a de moins en moins de mots empruntés au néerlandais dans la langue indonésienne.

C’est ainsi que la nouvelle génération emploie aujourd’hui diskon et non korting (réduction), d.p. (down payment) au lieu de persekot (voorschot = avance). Pour pouvoir parler avec les Indonésiens, ils doivent utiliser une troisième langue, l’anglais.

La situation est donc autre qu’au Maghreb et dans d’autres anciennes colonies françaises. Là-bas, les touristes sont toujours accueillis dans un français aisé. Et quand les habitants des anciennes colonies viennent en France, ils sont également capables d’utiliser immédiatement le français.

«Indoglish»

Il n’y a donc jamais eu de véritable rivalité entre le néerlandais et le malais (plus tard l’indonésien) dans l’archipel.

La langue coloniale n’a jamais supplanté la langue de la colonie. On pouvait continuer à parler le malais, sans avoir besoin de parler la langue du dominateur.

Qui plus est, l’Instituut voor de Volkslectuur (Institut pour la littérature populaire) créé par les Néerlandais publiait même des livres en malais et dans d’autres langues régionales et participa au développement et à la normalisation du malais. Il surveillait l’orthographe instaurée en 1900, mais cela n’était pas ressenti comme une restriction.

Pourtant le colonialisme néerlandais était bien fortement vécu comme une occupation du territoire et de la nation indonésiens.

Des trois éléments qui faisaient partie du Serment de la jeunesse, terre, nation et langue, la terre et la nation surtout étaient dominées par les Pays-Bas. Les indigènes étaient des citoyens de troisième classe dans la colonie, après les Européens et les Orientaux étrangers. Leur langue n’était cependant pas sous domination. C’est la clé pour expliquer l’absence actuelle de nationalisme linguistique et l’anglicisation de l’indonésien.

De fait, les Indonésiens sont extrêmement susceptibles quand il s’agit de leur territoire. Quand la Cour internationale de justice de La Haye reconnut en 2002 la souveraineté de la Malaisie sur les îles de Sipadan et Ligitan, les Indonésiens le prirent très mal et s’écrièrent NKRI harga mati, ce qui signifie à peu près «état unitaire jusqu’à la mort».

La décision fut considérée comme une menace pour l’intégrité territoriale de l’Indonésie. La réaction fut violente aussi quand, en 1999, la population du Timor oriental se détermina à 78,5% pour l’indépendance. Le gouvernement est souvent critiqué du fait de ces sentiments nationalistes. C’est ainsi que le président Joko Widodo s’est vu abondamment reprocher l’importance de la dette extérieure de l’Indonésie, entraînant une dépendance croissante vis-à-vis de l’étranger.

L’influence des langues étrangères n’est cependant jamais mise en cause. On peut pourtant considérer l’appétence des Indonésiens, nationalistes fanatiques, pour les mots empruntés à des langues étrangères comme une contradiction. Manifestement, les Indonésiens n’éprouvent pas le besoin de se battre pour leur propre langue.

Nous revenons ainsi au début de cet article. Faut-il mettre le holà à l’anglicisation? Dans un mélange de langues, l’une doit rester au tapis. La conscience d’un excès de mots anglais présents dans l’indonésien va-t-elle poindre? Ou bien la langue nationale se transformera-t-elle avec le temps en indoglish? J’espère ne jamais devoir connaître cela.

[Traduit du néerlandais par Marcel Harmignies.]

Références

– Benedict Anderson, interview par Anil Ramdas voir web

– Kees Groeneboer, Weg tot het westen, het Nederlands voor Indië 1600-1950. Chemin vers l’Ouest, la langue néerlandaise dans l’Indonésie coloniale (1600-1950), KITLV Uitgeverij, Leyde, 1993.

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